Georges-Emmanuel
Hourant : L’un des thèmes récurrents
dans votre enseignement est le sentiment, si souvent présent
en nous, qu’il nous manque quelque chose. Il nous manque quelque
chose pour être heureux, ou pour être éveillé…
La manière la plus simple de procéder est d’observer
ce qui se passe en cet instant. Manque-t-il quelque chose ou non
?
Je pourrais vous faire une suggestion : ce qui manque en ce moment,
c’est une interview…
Peter : Qu’en pensez-vous
? Y a-t-il quelque chose que nous ayons besoin de faire en ce moment
?
G.E.H : D’un côté
non, il ne manque rien. D’un autre point de vue, je suis venu
pour faire une interview !
Peter : Voilà, ce qui semble
manquer c’est une interview. Si nous ressentons que quelque
chose a besoin d’être fait, alors cela met en évidence
le fait que quelque chose semble manquer.
G.E.H : Je ne suis pas sûr
de comprendre…
Peter : Aussitôt que nous
disons « je ne comprends pas », alors cela présume
qu’il y a quelque chose à comprendre. C’est un
exemple de la manière dont nous créons l’expérience
que quelque chose manque. Nous supposons que nous avons besoin de
savoir ce qui est en train de se passer, et si nous n’en avons
pas une interprétation, nous nous sentons mal à l’aise,
nous souffrons. Le bouddhisme offre la possibilité de ne
pas avoir besoin de savoir ce qui est en train de se passer, et
de ne pas en souffrir… (Silence). Vous voyez, dès que
vous posez une question, vous pouvez reconnaître le processus
de création de quelque chose qui manque parce que vous dépendez
d’une réponse. Ce que nous faisons maintenant, c’est
juste observer ce mécanisme : comment nous créons
l’expérience de quelque chose qui manque.
G.E.H : A un moment, je me suis
senti inintelligent et c’est alors que j’ai dit : "je
ne comprends pas" !
Peter : Ce que je dis, c’est
qu’il est tout à fait possible que nous ne sachions
pas ce qui est en train de se passer. Il est même possible
qu’il n’y ait rien à comprendre.
G.E.H : Notre désir d’éveil,
ou de réalisation spirituelle,
provient-il de ce manque, du constat qu’il manque quelque
chose ?
Peter : L’éveil est
ce que nous projetons lorsque nous sommes présents à
l’expérience que quelque chose manque et quand nous
créons dans notre mental, ou notre imagination, tout ce qui
pourrait déplacer ou supprimer l’expérience
que quelque chose manque. Si nous ne sommes pas présents
à cette expérience, alors l’éveil n’a
pas de sens, ce n’est pas une idée importante.
G.E.H : Il arrive que nous vivions
l’expérience que rien ne manque. Que se passe-t-il
alors ? Il me semble que la plupart d’entre nous demandons
quelles sont les conditions qui ont créé cette expérience
et puis nous cherchons à les retrouver ?
Peter : Oui, mais ce que le bouddhisme
ou d’autres traditions nomment l’éveil, ou la
libération, ce n’est pas l’expérience
que rien ne manque.
G.E.H : Peut-on définir
l’éveil, peut-on en dire quelque chose ?
Peter : (Silence). Non, je ne
peux pas.
G.E.H : Peut-on dire alors ce qu’est le non-éveil,
la non-libération ?
Peter : Eh bien, vous pouvez dire ce que c’est,
mais cela ne veut pas dire que c’est vrai.
G.E.H : Cela signifie-t-il que c’est une
expérience subjective, ou créée par notre propre
esprit ?
Peter : L’assertion que
nous devrions considérer est celle qui se trouve dans le
Soutra du Cœur et qui est reprise dans les écritures
du zen : « Il n’y a ni libération ni non-libération
». Cette assertion ne me donne rien à penser ou plutôt,
lorsque je la considère je ne sais pas comment penser à
propos de la libération ou de l’éveil. Je pense
que c’est l’intention de cette assertion. Elle ne nous
donne aucun espace pour générer une interprétation
au sujet de la libération. Peut-être est-ce cela, la
libération : être libéré de toute préoccupation
au sujet de savoir ce qu’est la libération, ou de savoir
si nous sommes libérés ou pas. En même temps,
beaucoup de gens ne semblent pas du tout préoccupés
par cette question, peut-être simplement parce qu’il
sont pris par leurs activités quotidiennes. Pourtant, ils
continuent àsouffrir !
Je pense que tout le monde ressent de l’inquiétude
par rapport à cette question, mais chacun a une construction
ou une interprétation différente de ce qu’est
l’état de libération ou de bonheur. Pour les
uns, cela sera d’atteindre un certain niveau de vie, pour
d’autres, de vivre un grand amour. On peut avoir une compréhension
spirituelle de la libération, on peut aussi bien en avoir
une compréhension matérielle ou émotionnelle.
Dans tous les cas, on continue de fonctionner dans une structure
dualiste qui oppose libération et asservissement.
G.E.H : Voulez-vous dire que tout
cela revient au même ?
Peter : Non, parce que si nous
disons que tout est la même chose, cela nous donne toujours
quelque chose à penser. La fonction d’assertion comme
celle que je citais dans le Soutra du Cœur, ou des koans dans
le bouddhisme zen, c’est de nous amener au-delà de
nos interprétations à propos de ce qui est en train
de se passer ; de nous permettre d’être juste présent
à ce qui est, sans avoir besoin de savoir ce que c’est.
G.E.H : Alors, si je rentre dans
le processus de l’interprétation, devrai-je m’interroger
sur le fait que je suis en train d’interpréter, ou
le besoin que j’en ai ?
Peter : Je dirai qu’à
nouveau vous êtes en train de créer quelque chose à
faire. L’autre option, c’est : en cet instant, il n’y
a rien que nous ayons besoin de faire, nous n’avons pas besoin
de réponse à votre question. Vous posez une question,
une question apparaît et c’est tout. Nous pouvons alors
être libres du besoin d’une réponse à
la question ;il peut y avoir ou ne pas y avoir de réponse,
cela ne fait aucune différence.
G.E.H : Pourtant vous avez pendant
de nombreuses années suivi les enseignements de maîtres
bouddhistes et pratiqué auprès d’eux. Pourquoi
?
Peter : Parce que je pensais que
quelque chose manquait.
Par définition, si je sens que quelque chose manque alors
je m’oblige à trouver quelque chose qui, dans ma croyance,
éliminera, dissoudra l’expérience que quelque
chose manque.
G.E.H : Pensez-vous que vos années
de pratique ont aidé à parvenir à ce point
?
Peter : Je ne peux pas imaginer
être ici sans avoir fait ce que j’ai fait.
G.E.H : Alors, qu’est-ce
qui vous a amené à créer votre propre approche
?
Peter : Je ne pense pas avoir
créé ma propre approche. Au départ, disons
il y a vingt ans, ma pratique était définie par l’idée
que si je faisais telle ou telle chose, si je méditais, si
je cultivais une certaine attitude, alors j’atteindrai la
libération, l’éveil, quelque part dans le futur,
dans de nombreuses vies futures. Puis, au fil des années
qui ont passé, j’ai accordé de plus en plus
d’attention à la qualité de ce qui se passait
dans l’instant, en développant une appréciation
plus fine de ce qui contribue à l’intensité
de souffrance, ou bien de liberté, que je vis à chaque
moment. Ce que je dis maintenant est le produit de ce que je vis,
et non la répétition d’une interprétation
que l’on m’a enseignée ou que j’ai lue
dans les textes.
G.E.H : Néanmoins vous
enseignez dans vos livres, ou encore à l’université,
ce que sont les différentes traditions du bouddhisme.
Peter : Oui, mais je tente de
montrer que toute tentative de résoudre intellectuellement
les paradoxes du cheminement spirituel est très fragile.
En même temps, il est très facile de tirer un confort
intellectuel de n’importe quel système de croyances.
G.E.H : Faudrait-il se priver
de tout confort intellectuel ?
Peter : Non, je dis seulement
que le confort intellectuel peut se révéler très
décevant. C’est ce qui s’est passé pour
moi. Pendant un temps, j’ai été extrêmement
sûr de la cohérence du bouddhisme et, d’une certaine
manière, de son exposition systématique. Et puis la
vie a évolué de telle façon que se sont présentés
des défis auxquels je n’ai pu faire face avec ma seule
compréhension intellectuelle du bouddhisme. J’ai su
que cette compréhension était fragile et que j’avais
besoin d’autre chose.
G.E.H : A quels sortes de défis
faites vous allusion ?
Peter : (Silence). La manière
dont je m’étais impliqué dans le bouddhisme
m’avait donné une grande sécurité. A
un moment donné pourtant, sur mon chemin, j’ai dû
reconnaître que je ne savais plus comment procéder.
J’ai dû me confronter, à un niveau très
fondamental, à l’ignorance de qui j’étais
et de comment vivre ma vie. Il m’a fallu accepter de ne plus
pouvoir seulement suivre une prescription et me montrer disposé
à faire un pas en avant sans connaître les conséquences
de ce que je faisais. A entrer dans l’inconnu, en quelque
sorte.
G.E.H : Qu’est-ce qui a
fait que vous avez perdu votre confiance, ou du moins qu’elle
n’était plus suffisante pour répondre aux défis
de la vie ?
Peter : Dans une perspective bouddhiste,
vous diriez que des karmas sont arrivés à maturation
et qu’il fallait que je reconnaisse que je ne savais plus
qui j’étais. Je me retrouvais à vivre des énergies,
des émotions, des attractions, des aversions que je n’avais
jamais vécues auparavant, des peurs que je ne connaissais
pas. Il m’a fallu reconnaître que j’étais
soudain confronté à des aspects, des dimensions de
moi-même, dont je n’avais pas conscience. Et je n’étais
pas en mesure de contrôler ce qui se passait en ayant recours
aux pratiques spirituelles auxquelles j’avais été
formé. Par exemple, je méditais pour tenter de diluer
l’intensité des émotions et cela n’avait
pas grand effet. Cela m’a fait remettre en question l’efficacité,
la valeur même, de ces pratiques. Et je me suis dit : peut-être,
dois-je considérer une autre manière de travailler
ou d’être présent aux peurs, aux désirs
qui surgissent. Alors, à un certain point, il est devenu
apparent que la seule chose à faire était de vivre
ce qui était en train de se passer. Il n’y avait pas
d’autre choix. Je ne pouvais rien faire, sauf vivre les sensations,
les émotions, dans lesquelles j’étais immergé.
Elles étaient là pour être vécues et
je tentais de les fuir, de les supprimer, de les diluer, de les
éviter. Il n’y avait aucune pratique nécessaire
pour les vivre. Il ne fallait pas que je fasse une pratique. C’est
comme si les sensations, les émotions, étaient là
simplement pour me dire : "vis moi !" Le message contenu
dans ces intenses émotions, peurs, attractions, aversions,
était juste de les vivre. Alors cela a débouché,
je crois, sur une relation différente à mon vécu,
et sur un autre type de cheminement spirituel, plus proche de traditions
comme le Dzogchen ou le Mahamudra.
G.E.H : Que proposez-vous aujourd’hui
à ceux qui suivent votre enseignement ?
Peter : L’attention est toujours portée
sur ce qui se passe ici et maintenant. Une grande partie de mes
enseignements consiste à fournir un modèle pour ne
pas avoir besoin de savoir, ni avoir besoin de faire quelque chose.
J’offre aux gens un exemple de ne pas avoir besoin de savoir
en ne proposant pas même une interprétation simple
de ce qui est train de se passer.
G.E.H : Au début de notre
entretien, je me suis senti comme coincé entre le sentiment
de n’avoir besoin de rien, là, dans l’instant
et le fait d’être venu pour vous interroger… Ce
qui signifiait manifester un besoin de savoir, de comprendre.
Peter : D’accord ! Alors,
il fallait que nous fassions l’interview pour arriver à
ce point où il n’y a rien que vous ayez besoin de faire.
Quand les gens viennent à mes cours, la même chose
se produit. Il pensent qu’ils ont besoin de comprendre ou
de faire quelque chose et doucement, doucement, ce besoin se dissout.
En fait, rien ne se produit et ils réalisent que rien n’a
besoin de se produire. Et alors ils deviennent à l’aise
avec ce « rien
n’arrive ». Mais attention, quand je dis « rien
n’arrive », ou « rien n’est en train de
se passer », je sens qu’il est très facile de
mal interpréter, de même qu'il est très facile
de mal interpréter le Dzogchen. Alors je veux dire ceci :
l’expérience que ce qui est en train de se passer est
« rien », qui n’est pas une chose. Ce n’est
pas que les choses se passent seulement de manière ordinaire
ou quotidienne. Les gens sont plutôt présents à
une conscience structurée, une conscience pure qui est que
l’expérience où
« rien ne se passe » est ce qui se passe, en même
temps que nous pensons ce que nous pensons, que nous ressentons
ce que nous ressentons, en même temps rien ne se produit.
13 avril 2002
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