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Présence non duelle

 

bouddha
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"Toutes activités : élégante, héroïque, terrifiante, compatissante, furieuse et apaisantes - et toutes émotions : passion, colère, avidité, orgueil et envie, sont toutes, sans exception, de parfaites et pures manifestations de la sagesse illuminée."


Shajayoginichinta, maître féminin - 8e Siècle

 

Entretien avec François-Marie Périer

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F-M P : Peter, peux-tu rapidement rappeler quels ont été les moments importants de ton itinéraire spirituel, et préciser si ces étapes ont toutes eu leur influence sur la voie que tu enseignes actuellement?

Peter : La première expérience significative fut de faire face à ma souffrance durant mon adolescence, et de voir que si j'en étais capable, j'avais aussi la capacité de convertir cette souffrance qui par la suite me quitta très rapidement. Puis je me tournais vers la méditation pour comprendre mon esprit, pourquoi je m'infligeais des souffrances, pourquoi j'étais engagé dans des procesus de dépendance.

L'expérience signicative suivante fut la rencontre avec un lama tibétain de tradition Guélukpa, Lama Jeshé, en 1975, qui allait devenir mon premier gourou. Ce fut une rencontre trés profonde. lors de mon premier dialogue avec lui, la première impression que j'eus fut qu'il me connaissait beaucoup mieux que mes parents et qu'en deux minutes il en savait plus sur moi qu'eux en avaient jamais su en 25 ans. Et qu'il avait un amour pour moi plus profond que quiconque. Ce fut le début d'une relation trés importante parce que, dans le même temps, j'étais devenu moine et avais embrassé la tradition tibétaine, je continuai de mener une existence quotidienne avec ma famille. C'était donc une expérience trés inhabituelle. Et en même temps que les activités extérieures, je suivais ce sentier spirituel.

A sa mort, en 1983, ce fut aussi un moment trés important, dans le sens où il n'y avait personne pour le remplacer, pour moi, j'entends, sur le plan physique. Cela me força à découvrir la sagesse plus profondément en moi-même, à ne pas dépendre d'une source extérieure. Ce fut trois ans aprés sa mort que je quittai la robe parce que cette période me semblait avoir porté les fruits qu'elle devait. Il peut être trés difficile de quitter l'habit parce que selon le système tibétain, être un moine est l'état le plus souhaitable et le plus propice, et en redevenant un laïc, on peut se sentir en quelque sorte invalidé par les valeurs de l'état de moine que l'on a abandonné. Donc, ça a été un véritable défi pour moi.

F-M P : Tu as parlé de Saï Baba...

Peter : Cela fait trois ans que j'ai cette "relation" avec lui. C'est quelque chose d'extrémement personnel, une guidance, il n'y a pas de certitude véritable, tu ne peux pas vérifier la guidance, si bien que tu es dans une relation plutôt que de foi, de confiance, parce que c'est une expérience d'amour inconditionnel et de sagesse. La relation avec un gourou n'est pas destinée à rendre la vie agréable ou commode ou plaisante, c'est justement le contraire : des défis énormes, des luttes intérieures, des souffrances intenses. Et travailler avec cela recquiert beaucoup de confiance pour ne pas invalider la relation parce que nous nous trouvons désorientés ou perdus.

F-M P : Et entre la mort de Lama Jessé et Saï Baba?

Peter : Ce fut une période où je me séparai de mes activiés précédentes et développai ma propre pensée. Je devins un chercheur indépendant et commençai à enseigner mon propre chemin, dans des pays comme l'Australie, les Etats-Unis la France, l'Allemagne, Israël...
Si je voulais décrire ce que je fais aussi, ce serait une synthèse du Dzogchen, du Mahamudra du Madhyamika. Et une partie de mon travail est de stimuler la recherche et de dissoudre les fixations.
L'Advaïta fait partie aussi en quelque sorte de mon travail, mais je ne procède pas à la façon de Ramana Maharishi qui par exemple demandait : qui est "je", "qui pose la question?"
J'utilise d'autres façons de déconstruire le mental. Parfois, il est mieux de ne pas donner d'énergie aux structures mentales des personnes. En premier lieu, ce que je fais, c'est me relier à ma propre expérience, à travers les personnes que je rencontre, en ne validant ni invalidant les positions, les opinions, les idées.

F-M P : Utilises-tu parfois certaines méthodes en relation avec la psychanlyse, comme par exemple le lying de Swami Pajnanpad ?

Peter : Il y a un psychanalyste anglais, Wilfrid Bion, qui parle de la nécessité, pour un psychanalyste, d'écouter sans trace de mémoire, sans désir. Mais généralement, je ne m'occupe pas du passé ou de l'histoire des personnes, mais de la souffrance, du fait de travailler ici et maintenant, d'observer comment nous sommes attachés à notre état présent, comment nous voulons le perpétuer, le rejetter ou le changer. Et, quand nous observons notre attachement, il devient difficile de soutenir qu'il y a réaction. La réaction est dissoute et les gens sont "laissés" dans un état sans désir.

F-M P : Penses-tu qu'il y ait des émotions positives, telles que la compassion, l'enthousiasme, le désir de se libérer et de libérer les autres, de "vivre en héros pour l'Eveil" pour reprendre le titre d'un texte de Shantideva ?

Peter : L'état de réalisation dépasse le plaisir et la souffrance, il n'y a pas de réaction émotive. On se trouve ouvert à tout et à tous sans aucun jugement. Le sentier spirituel peut être caractérisé, comme il l'est dans le bouddhisme, par l'union de la sagesse et de l'amour. La sagesse est la capacité à ne pas être identifié avec les pensées et les sentiments. Et l'amour est la capacité simultanée à s'identifier complètement avec l'expériences des autres et à leur permettre de dissoudre leurs émotions à travers lui. C'est le Boddhisattva. Dans ma voie, je préfère parler d'Amour que de Compassion, parce que la Compassion est liée à quelqu'un, c'est une expression de sympathie qui ne nous implique pas forcément dans la réalité des autres. Et puis, on peut parler de l'Amour de la vie, de l'amour de la nature, c'est un sentiment plein ...

F-M P : ... qui "est" tout simplement, sans avoir besoin d'objet ?

Peter : Oui.

F-M P : Quels sont les fruits des progrès de quelqu'un sur la voie que tu enseignes ?

Peter : Le signe principal est que nous sommes capables d'être présents aux défis, aux menaces en étant moins réactifs. Nous sommes plus paisibles, nous n'avons pas besoin de défendre ce que nous pensons, nous ne nous sentons pas menacés et nous pouvons nous permettre de donner plus pleinement de nous-mêmes sans avoir la sensation que nous perdons quelque chose. Pour moi, la conscience est la conscience de ce qui est, ça ne demande pas de processus mental.

F-M P : Comment considères-tu les "siddhis", les pouvoirs. Penses-tu qu'ils sont les conséquences normales des progrés évoqués ?

Peter : Je ne crois pas qu'ils soient automatiquement acquis. Je ne connais personne qui ait acquis des pouvoirs en pratiquant cette voie. Je sens qu'en purifiant notre esprit, en clarifiant la conscience, on devient plus sensible à ce que l'on ressent, aux sentiments des autres, à la densité de leurs pensées, plus finement, car nous ne sommes plus préoccupés de notre propre existence. La seule réalité qui dure est celle de la conscience. Elle dure parce qu'elle n'a pas d'existence propre et ne dépend de rien. Elle est indestructible parce qu'elle ne peut pas être détruite, parce qu'il n'y a rien à détruire. Telle est la nature de la Conscience.

F-M P : Utilises-tu des techniques pour "aider la Conscience", comme le souffle, par exemple ?

Peter : Je n'utilise pas de techniques. Je ne l'encourage pas et je ne le décourage pas. Je crois qu'elles peuvent être utiles, mais c'est à chacun de le déterminer.
Quand on est pleinement libéré, il n'y a pas de désir d'être. Le désir d'être libéré est celui de l'égo qui projette une sécurité. Dans la traditoin bouddhiste, celui qui est libéré est dans un état qui transcende la libération et les liens. Ce n'est pas un état appelé "Libération", il n'y a pas d'état de "Libération".

F-M P : Les gens mènent parfois une vie hyperactive, avec les transports, la famille, le travail, et des conditions extérieures difficiles. Que peut-on faire, ici et maintenant, quand tout nout attire hors de la présence ?

Peter : Le but pour moi n'est pas de changer les conditions extérieures, mais d'être dans un état de conscience non réactif. Il s'agit de ne pas désirer et de ne pas désirer le non-désir. C'est comme un koan. Alors nous découvrons un état où nous ne donnons pas d'énergie au désir et où nous ne lui résistons pas. Et nous laissons nos actions sortir de cet état qui est entre désir et aversion. Dans cet état, nos vies, nos actions, nos conversations, tout cela commence à changer, dans l'expansion de cet état non réactif, qui fournit une base pour une recherche spirituelle trés féconde.

F-M P : Considères-tu que ton enseignement permet d'atteindre ce qui est appelé en termes bouddhistes la Libération, l'Eveil, ou bien est-ce seulement une préparation à des enseignements et des pratiques traditionnelles sous la guidance d'un maître ?

Peter : Je tends plutôt à penser que les enseignements traditionnels sont une préparation à ce que je propose. Des personnes qui ont été engagées dans des pratiques traditionnelles telles que la Vipassana, le Zen, Shamata... sont déjà préparées. En ce qui concerne la relation entre la présence et la Libération, pour moi un Jivamukti ou un Eveillé est quelqu'un qui est constamment en état de conscience, de présence, sans être attiré par telle ou telle chose.
Le Bouddha avait développé à l'extême sa capacité à être en relation avec
l'humanité. C'est l'extraordinaire réalisation des boddhisattwas que d'être capable de s'identifier à toutes les formes vivantes, plutôt que de ne se libérer que des structures de sa conscience.

F-M P : Saï Baba parle beaucoup de seva, le service, le dévouement aux autres, et de bhakti, la dévotion, l'Amour inconditionnel. Quelle est leur valeur sur le chemin de l'Eveil,
est-ce que ce sont des fruits logiques du processus, ou des outils menant à une véritable expansion de la conscience ?

Peter : Bhakti, la dévotion, et seva sont une partie de mes propres enseignements. Je ne fais pas beaucoup référence à la Bhakti. En ce qui concerne le seva, ce qui fait sens pour moi est de donner le meilleur de moi, dans chaque relation, dans chaque conversation, instant après instant, ne pas garder une partie de moi-même de côté, pour le futur.

F-M P : Dans le Dzogchen de Namkhaï Norbu par lequel tu es passé, il y a la pratique du Yoga du rêve. Y a-t-il un lien entre la conscience que tu pratiques et cette technique d'Eveil en relation à la nuit, où on emmène la conscience dans le rêve ?

Peter : Il y a un Yoga du moment de la nuit, souvent inclus dans ce qui appelé "Les six yogas de Naropa", mais ils ne font pas partie de mon enseignement. Je ne parle pas avec les gens pendant la nuit. Je travaille toujours sur le "ici et maintenant".

le 1er juillet 2001

 

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