Béatitude inconditionnée
Si vous acceptez que votre vie soit faite de
hauts et de bas, votre mental sera bien plus paisible.
Lama Thubten Yeshe
Après tout, qu'y a-t-il de si effrayant à ce que les
situations soient exactement telles qu'elles sont ? Si nous voyons
les situations telles qu'elles sont, au moins nous connaissons la
vérité. Ce qui devrait nous faire peur c'est de refuser
que les situations soient ce qu’elles sont.
Shyalpa Rinpoché, lama Nyingma contemporain
Dans les traditions non duelles, la démarche
spirituelle évolue d'une attitude où les états
positifs sont cultivés tandis que les états négatifs
sont évités vers une attitude où notre capacité
à être présent s’élargit à
tout ce que la vie humaine peut produire, c'est-à-dire que
nous sommes ouverts à toute la force et la richesse de notre
existence conditionnée. Plus nous passons de temps dans l'expérience
du mental inconditionné, moins nous avons tendance à
passer notre vie à chercher le plaisir et à éviter
la souffrance. Ainsi, l'approche non duelle requiert une désidentification
croissante vis à vis du phénomène cyclique
du plaisir et de la souffrance et un intérêt croissant
pour la paix et la béatitude qui caractérisent l'expérience
de l'inconditionné.
L'expérience vivante du mental inconditionné, nous
permet de développer progressivement notre aptitude à
accueillir toute expérience sans crainte et sans dépendance.
Lorsqu'on fait l'expérience du mental inconditionné,
on n'a pas à résister à quoi que ce soit ou
à l'éviter parce qu'on n'a pas le désir que
la situation soit, d'une façon ou d'une autre, différente
de ce qu'elle est. En fait, tout ce qui se présente est accepté
sans effort et on en est libre. En termes bouddhistes, nous élargissons
notre horizon spirituel pour y inclure la béatitude du nirvana
et toute l'étendue des expériences du samsara. Cette
ampleur et cette aptitude à tout inclure différentie
la libération non duelle de la finalité des voies
spirituelles duelles. Le dualiste dit qu'il existe un état
meilleur (que ce soit le nirvana ou la libération) alors
que le non dualiste dit : « Non. Il suffit simplement de s'ouvrir
complètement et de ne pas rejeter ni s’attacher à
quoi que ce soit. »
L’expérience non duelle accroît notre capacité
à nous adapter à un grand nombre de situations, intenses
et variées, parce que nous ne sommes plus dominés
par notre réactivité émotionnelle. Nous n'essayons
plus automatiquement d'éviter les situations difficiles et
de chercher celles qui sont agréables. Nous devenons plus
tolérants et ouverts, et, nous découvrons comment
faire face à la vie avec plus d'équilibre et d'équanimité.
Élargir la rivière de la vie
Cultiver consciemment une relation à la
vie plus large et plus englobante prend une place vitale dans la
thérapie non duelle. L'expérience du mental inconditionné
provient de notre capacité à ne pas être attachés
à nos préférences, y compris le besoin d'être
heureux et satisfaits. Si nous nous cristallisons sur notre bonheur,
nous ne pouvons pas entrer dans l'état sans désir.
Dans l'approche non duelle, nous pouvons élargir notre capacité
à goûter le plaisir et à supporter la douleur
tout en découvrant également un espace qui transcende
la douleur et le plaisir. Nous reconnaissons notre existence conditionnée
et nous apprenons à vivre harmonieusement avec nos habitudes
et nos faiblesses. Nous acceptons notre tendance à créer
des problèmes sans être séduits par l'illusion
que nous pouvons éviter notre conditionnement karmique.
J'appelle cela « élargir la rivière de la vie
». Nous avons des hauts et des bas : de merveilleux moments,
lorsque la vie s'écoule facilement, et des moments difficiles,
lorsque nous sommes confrontés à des situations lourdes
et intenses dont l'issue n'est pas nécessairement bonne.
La vie est ainsi. Si nous agissons comme si la vie ne devait pas
être ainsi, nous refusons un aspect fondamental de notre existence.
Bien que nous reconnaissions que nous souffrons, nous ne nous vouons
pas nécessairement à la souffrance. Nous acceptons
les circonstances de notre vie sans nous résigner à
notre destin. Au lieu de cela, on pourrait penser : « à
ce point de mon évolution, je souffre de temps en temps parce
que je suis encore sous le contrôle de mes jugements et préférences.
Même s'il en est ainsi, je ne pense pas être résigné.
Il est certain que je ne pense pas que la situation soit inévitable.
Je travaille sur ma réactivité émotionnelle
afin que, avec le temps, la situation puisse changer. Je peux même
accepter le fait d’être résigné de temps
en temps. »
Lorsque nous élargissons la rivière de la vie, nous
accroissons notre capacité à être présents
à toute l'étendue de l'expérience humaine.
Nous accueillons ce qui est et cet accueil devient une porte qui
s'ouvre sur l'état non duel. Lorsque nous accueillons ce
qui est, notre souffrance se dissout. Nous laissons ce qui se passe
se produire et nous ne nous nous y opposons pas. Il se peut qu'il
y ait encore de la douleur mais cela ne provoque plus de souffrance.
La béatitude
Dès que nous acceptons ce qui nous arrive,
sans résistance, la douleur se transforme en béatitude.
La béatitude nous est accessible lorsque nous laissons simplement
les situations être telles qu'elles sont. C'est pourquoi le
bouddhisme tantrique parle de l'union invisible de la béatitude
et du vide : sukha-shunyata. En d'autres termes, l'expérience
du vide, qui est la même que l'expérience du mental
inconditionné, est toujours une expérience naturelle
d’un état de béatitude divine. Il s’agit
de la béatitude qui se situe au-delà de l'expérience
de la douleur et du plaisir. C'est une expérience de béatitude
inconditionnelle qui ne peut pas être considérée
comme l’élimination de la douleur ou même l'expérience
d'un plaisir corporel ou d'une émotion d'extase. Il s'agit
de la béatitude qui apparaît lorsque nous cessons de
chercher et lorsque nous renonçons à vouloir que les
situations soient différentes de ce qu'elles sont. Cette
béatitude est celle dont nous faisons l'expérience
lorsque nous savons avec certitude que notre expérience ne
peut pas être améliorée ou atténuée
et ne peut pas nous être retirée par le biais d'un
changement quelconque des circonstances de notre vie conditionnée.
En anglais, les mots « bliss » et « ecstasy»
(béatitude et extase) ont des connotations négatives
qui peuvent empêcher l’établissement dans le
mental inconditionné. Pour commencer, le concept de «
béatitude spirituelle » a été déprécié
par le commerce et la publicité qui évoquent l’extase
que l’on ressent en conduisant le dernier modèle d’une
voiture ou en goûtant une tablette de chocolat ! Dans nos
propres conversations, nous disons de la mousse au chocolat que
c’était « une expérience de béatitude
à l’état pur » ou que nos vacances à
Tahiti étaient « l’extase totale ». Au
moins, ces expressions montrent que la béatitude et l’extase
sont importantes pour nous !
Mais de nombreuses associations ont un caractère négatif.
En particulier, nous sommes réticents à reconnaître
le fait que nos vies sont motivées par la recherche de la
béatitude et du bien-être sans fin. Il arrive en effet
que les chercheurs spirituels aient du mal à reconnaître
qu’ils recherchent un état de béatitude permanent
et transcendant. Nous nous jugeons ou nous craignons que les autres
considèrent que nous sommes égoïstes, narcissiques
ou hédonistes. Pour nous sécuriser nous limitons le
degré de plaisir que nous nous accordons. Si nous n’avons
pas assez de plaisir, nous nous sentons en manque et lésés.
Si nous en avons trop, nous craignons de tomber dans la dépendance
au plaisir et de perdre le sens de la mesure dans le reste de notre
vie.
Le pouvoir guérisseur de la béatitude
sensorielle
L’expérience de la béatitude inconditionnée
est différente des expériences de béatitude
sensorielle qui proviennent de changements dans nos pensées,
dans nos sentiments et dans la chimie de notre corps. La thérapie
non duelle produit à la fois des expériences de béatitude
sensorielle et inconditionnée.
Les expériences de béatitude sensorielle apparaissent
dans le sillage de l’expérience du mental inconditionné.
Elles se présentent automatiquement lorsque notre activité
mentale ralentit et que nous entrons dans des états de conscience
plus subtils. Dans le contexte de la thérapie non duelle,
ces expériences peuvent avoir un effet profondément
guérisseur, en particulier pour les personnes qui se privent
de plaisir. Elles sont un médicament pour l’esprit
et pour l’âme. Elles adoucissent notre esprit et réparent
les dégâts causés à notre système
nerveux par la douleur et les traumatismes. Nous reconnaissons leur
pouvoir guérisseur et laissons chacun vivre ces expériences
pendant aussi longtemps qu’elles durent.
Les disciplines portant sur l’énergie et la conscience
telles que le tai chi, le yoga et la méditation produisent
des expériences de béatitude sensorielle, c’est-à-dire
une béatitude qui peut être ressentie comme une joie
extatique ou comme la béatitude somatique qui se manifeste
lorsque notre système nerveux est parfaitement en accord
avec notre esprit. Les pratiques les plus puissantes sont celles
qui sont basées sur la connaissance des mouvements d’énergie
(le prana) dans notre physiologie subtile constituée de canaux
d’énergie (les nadis). Les expériences de béatitude,
de ravissement, de bien-être profond, de sérénité
et de paix imperturbable apparaissent de façon automatique
lorsque l’on pratique la contemplation profonde.
Cependant, comme toutes les expériences conditionnées,
la béatitude sensorielle a un commencement et une fin. Lorsqu’une
personne se trouve dans un état de béatitude qui la
guérit, ces expériences peuvent toujours générer
des formes de dépendances. Par opposition, la béatitude
qui accompagne la suprême expérience de l’esprit
inconditionné est plus raffinée. Cette forme de béatitude
inconditionnée ne provient en effet d’aucune sensation
interne ou externe. Elle survient en tant que pure qualité
de l’esprit inconditionné. C’est la plus pure
forme de guérison : il est impossible de s’attacher
à cette source de béatitude et joie.
Peter FENNER in "Recto-Verseau"
- Traduction de Jean-Louis Mastrandréas
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